On connaît la méthode kaizen, organisation japonaise d'optimisation des processus de production qui s'est inspirée du fordisme américain, application du théorique taylorisme, et qui a connu en retour des choses un grand succès en occident. Issu lui aussi du Pays du soleil levant mais de tradition plus ancienne, le Tsukumogami est moins renommé. Son application dans nos foyers serait pourtant un bon moteur de ventes pour l'équipement du foyer… quoique la cuisine occasionnerait quelques difficultés logistiques et inconforts de vie.
Yukio Mishima (1925-1970) est considéré comme l’un des plus grands écrivains du XXe siècle et stylistes de la langue japonaise d'après-guerre. Dans son roman le plus fameux, Le Pavillon d’or, paru en 1956, il explique une coutume domestique qui, pour antipodale et radicale qu’elle soit, pourrait avoir des vertus économiques en inspirant une nouvelle approche de la possession des meubles, objets de décoration et appareils ménagers.
On objectera avec raison que ces us viennent d’un autre temps, révolu, où l’on ne parlait pas encore d’obsolescence programmée. Certes. Mais cette nippone méthode ancestrale n’interdisait pas le recylage valorisé, ou upcycling pour reprendre un terme aujourd’hui à la mode bobo-globish. Rappelons que les Japonais en ont inventé sa noble version artisanale. Le Kintsugi permet en effet de restaurer des objets cassés, abîmés, non pas en dissimulant les fêlures, mais en les sublimant avec de l'or. Ode à l'imperfection et à la fragilité, ce procédé incite à prendre soin des objets du quotidien au lieu de les jeter quand ils ont subi l'épreuve du temps. Rappelons aussi que les mêmes Japonais ont, au travers le shintoïsme un rapport intime et permanent avec la nature. On ne saurait donc de taxer la coutume domestique d’anti-écologique en chaussant des lunettes de 2026 qui aggraverait la myopie des censeurs.
« Dans le recueil de contes médiévaux, intitulé Tsu-Kunogami-Ki, on lit, tout au début, les lignes que voici : “ il est dit dans les Mélanges touchant le yin et le yang, qu’après un laps de cent années, les objets du foyer, par métamorphose, devenant esprits, jettent le maléfice au cœur des hommes ; et c’est pourquoi cela est dénommé Tsukumogami ou Esprit de Malheur”. La coutume est que, chaque an, avant que le printemps ne s’installe, on procède à l’expulsion des objets domestiques, et qu’on les mette à la ruelle ; et cela s'appelle décrasser la maison. Et c'est pour prévenir les désastres des choses, avant que le siècle ne soit accompli, et qu'elles ne deviennent Tsukumogami. »
L’application de cette coutume dans les cuisines françaises pourraient être une solution pour les fabricants et cuisinistes qui appellent de leurs vœux le développement d’une filière de la rénovation, adossant leur argumentaire sur le fait que le marché de la cuisiniste est devenu mature depuis longtemps désormais et ne peut ni ne doit être motivé par celui de l’immobilier neuf ou ancien. Reste que démonter ses éléments de cuisine pour les déposer sur le trottoir -ce qui interdit- ou les emporter à la déchetterie locale posera des problèmes logistiques pour les particuliers, qui auront de surcroît quelque inconfort à vivre avec un évier, un réfrigérateur et un micro-ondes en attendant la pose de leur nouvel ensemble de meubles.
Jérôme Alberola
Visuels :
En haut à droite : détail de couverture du livre Le pavillon d’or (Folio)
Ci-dessus : Mishima en 1955, photographié par Ken Domon © Wikipédia
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