Brandt, du dernier au premier des Mohicans ?

Actualités - 23 déc. 2025

Pendant plusieurs années, on pouvait considérer que le groupe Brandt était le dernier fabricant français d’électroménager, ce qu’il n’était pas capitalistiquement en réalité. Depuis le 11 décembre, est-il devenu le premier fabricant européen du secteur disparu à cause de la mondialisation ? Rappel des faits et analyse

Il est parfois dit que, dans la mythologie grecque, Cassandre était crainte par les uns ou rejetée par les autres parce qu’elle prédisait des mauvais événements. En réalité, la fille de Priam (roi de Troie) et d’Hécube a reçu d’Apollon le don de dire l'avenir en échange de la promesse de s'offrir à lui. Furieux de voir ses avances repoussées, le dieu décrète que ses prédictions de la jeune femme ne seraient jamais crues, même de sa famille. Et c’est parce qu’elles se réalisent toujours que ses proches finissent par estimer que Cassandre porte malheur, surtout quand son fiancé Corèbe, prince phrygien, prend part au combat, malgré les avertissements de Cassandre, et est tué sur le champ de bataille.

Depuis, il a toujours été pénible de prédire des choses peu agréables et plus pénible encore de voir qu’elles se réalisent (avec cette crainte culpabilisante et irrationnelle de la prophétie auto-réalisatrice). Sans nous donner des pouvoirs de divination, nous n’avons pu à Culture Cuisine ne pas nous rappeler la diffusion de notre analyse Culture Cuisine : électroménager : le péril jaune ? Diffusée le 16 septembre dernier, celle-ci posait la question de savoir si le secteur de l’électroménager européen suivra la même révolution que celui de l’automobile dont on annonce la submersion prochaine, sinon imminente, par des modèles chinois aux dépens de l’industrie du Vieux continent, dont certains acteurs pourraient être menacés de disparition (décidée au moment de rédiger ces lignes, la remise en cause par l’Union européenne de l’interdiction de vendre des voitures thermiques après 2035 dans le cadre du Green Deal, pourrait, même si tardive, atténuer les effets funestes de ce que certains ont qualifié de « suicide économique »)      

Or, par notre éminent confrère Benjamin Coppens, rédacteur en chef de Cuisines & Bains Magazine, on apprenait le jeudi 11 décembre dernier que, le jour même, « le tribunal des affaires économiques de Nanterre a prononcé la liquidation judiciaire du groupe Brandt, qui commercialisait quatre marques (Brandt, De Dietrich, Sauter et Vedette), et comptait parmi les derniers “fleurons“ du Made in France dans le domaine du gros électroménager. Cette décision intervient un peu plus de deux mois après l’ouverture par ce même tribunal d'une procédure de redressement judiciaire, et une semaine après le dépôt d'un projet de SCOP, soutenu par le groupe Revive, l’État et plusieurs collectivités locales. Environ 700 emplois seront supprimés. »

Dans le même article à lire ici, on peut lire aussi : « Sitôt la décision du TAE connue, de nombreux acteurs publics ont fait part de leur émotion, tel François Bonneau, président de la région Centre-Val de Loire, qui s’est notamment confié à l'AFP : « C’est une terrible nouvelle, un choc et un coup très dur porté à l’industrie française », a-t-il déclaré, évoquant également le « traumatisme » vécu par les quelque 700 salariés du groupe, dont les emplois seront supprimés du fait de cette liquidation judiciaire. »

Un symbole à plusieurs titres qui ont marqué les consciences

De fait, la liquidation judiciaire du groupe Brandt a suscité un émoi médiatique national. L’information a été relayée par l’ensemble de la presse écrite et abordée dans les journaux TV des chaines nationales et d’information. La raison tient dans le fait que le groupe Brandt est un symbole, ceci à plusieurs titres qui ont marqué les consciences.

Primo, il est en effet associé aux Trente glorieuses (1945-1975), période de forte croissance économique en France, de réussite des marques tricolores et d’augmentation du niveau de vie des Français qui en ont gardé une nostalgie aussi vivace que légitime. Le groupe Brandt et ses marques Brandt, De Dietrich, Sauter et Vedette ont participé activement à cette amélioration générale du cadre de vie (domestique en l’occurrence, cf. les très fréquentées éditions du fameux Salon des arts ménagers), comme ils ont participé à l’image d’une France dotée d’une industrie forte et pourvoyeuse de produits de référence (De Dietrich l’a été pendant longtemps pour la cuisson aux côtés de la marque allemande Gaggenau). Le groupe bénéficiait même d’un capital de sympathie parmi les plus forts, et les plus de 50 ans se souviennent de la fameuse campagne des années 1970 Vedette, mérite votre confiance avec pour héroïne télévisuelle du quotidien la non moins fameuse mère Denis, icône d’une France sans complexe, séculaire et authentique.       

Secundo, le groupe Brandt est (était, désormais, hélas) devenu un symbole, cette fois à front renversé, de la déchéance de l’industrie française au cours des trente dernières années, dont il était toutefois l’emblème de résistance dans le secteur de l’électroménager. D’où son statut bien involontaire, voire subi, de dernier des Mohicans, ou dernier fabricant national, quitte à déformer la réalité : cela faisait longtemps qu’il n’appartenait plus à un propriétaire français. Le groupe Brandt a en effet été créé en janvier 2002 à la suite de la reprise par le conglomérat israélien Elco des activités de gros électroménager de l’éphémère groupe Moulinex-Brandt en dépôt de bilan, alors propriété de l’Italien El.Fi. En 2005, Elco-Brandt a été racheté par le groupe espagnol Fagor. La nouvelle entité française était rebaptisée Fagor-Brandt et devenait sa filiale française. Celle-ci, employant alors 1800 salariés, a annoncé en 2013 son dépôt de bilan. Quelques heures plus tard, les autorités espagnoles faisaient de même pour l’ensemble du groupe. Le groupe Fagor-Brandt était alors placé en redressement judiciaire le 7 novembre 2013, puis en liquidation judiciaire le 11 avril 2014 et cédée le 15 avril 2014 au conglomérat algérien Cevital, son dernier propriétaire. L’opinion s’est ainsi consolée pendant plus de vingt ans avec ce qu’elle pouvait et, depuis le 11 décembre dernier, on déplore la perte de ce qui restait de français : les sites de production à Saint-Jean-de-la-Ruelle près d’Orléans (pour les cuisinières, fours, tables vitrocéramique et induction) et à Vendôme dans le Loir-et-Cher (pour les hottes décoratives, fours, tables vitrocéramique et induction et micro-ondes encastrables). Avec pour terrible corollaire de leur fermeture, la mise au chômage de 700 salariés.  

Notre confère Cuisines & Bains Magazine conclut son article en précisant que « sur le réseau social Bluesky, Roland Lescure, ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, a fait allusion à certains « acteurs indispensables [qui] n’ont pas souhaité se positionner pour sauver Brandt ». Quant à Christophe Marion, député Renaissance de la troisième circonscription du Loir-et-Cher, il a déclaré sur X (ex Twitter) que « pour le tribunal, il manquait encore 5 millions d’euros. Je crois qu’on peut aussi pointer la responsabilité des banques. »

On pourra tout autant désigner la mondialisation des échanges économiques, dont les chantres nous promettaient des monts et merveilles à l’aube des années 2000, mais qui se sont parfois, trop souvent, révélés être des fosses communes et des désillusions pour des pans entiers du commerce national. Les disparitions successives d’enseignes de prêt-à-porter ces dernières années en sont des cruelles et bien visibles illustrations. Certains observateurs ont rappelé que le succès de leurs concurrents vainqueurs que sont les sites de commerce chinois ne peut se produire qu’avec la passivité des autorités françaises – européennes de fait, puisque ce sont elles qui décident de ne pas davantage taxer davantage les importations – mais aussi avec le concours des consommateurs du Vieux continent recherchant avant tout les prix les plus bas. Une responsabilité collective donc, qui doit interroger quant à ses causes et ses séquelles non achevées. Alors que la firme automobile chinoise BYD vient de bâtir à Zhengzhou une ville-usine plus grande que certaines métropoles occidentales (San Francisco servant de comparaison) et que les mêmes causes reproduisent toujours les mêmes effets, quel que soit le secteur d’activité, on peut se poser la question glaçante : depuis le 11 décembre, le groupe Brandt est-il devenu le premier fabricant européen du secteur disparu à cause de la mondialisation ? 

Jérôme Alberola

À (re)lire Culture Cuisine : électroménager : le péril jaune ? 

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