Et « l’IA n’est qu’un pinceau numérique. » C’est ce qu’explique Catherine Brechignac, dans L’odyssée de Luca, face au naufrage de la raison (éditions du Cerf). Dans cet essai instructif, la physicienne de renommée internationale appelle à un rejet des dogmatismes obscurantistes et prône une rationalité dans les idées et les actes afin de poursuivre l’aventure humaine aujourd’hui à un tournant majeur, sociologique (via les réseaux sociaux décérébrant) et technologique (via l’avènement des algorithmes d’apprentissage automatique). Extrait choisis avec une conclusion de Victor Hugo à méditer.
« L’intelligence artificielle est récente. Elle est née du mariage entre l’algorithmique, qui existe depuis Euclide, mathématicien ayant vécu il y a plus de deux mille ans, et le transistor, interrupteur électronique à deux positions, 0 et 1, inventé en 1947. L’idée de transposer la logique binaire de l’homme en intelligence numérique est ainsi née. On associe la naissance officielle de l’IA à la conférence organisée en 1956 à Darmouth College aux Ettats-unis, au cours de laquelle des chercheurs ont émis l’idée de simuler des processus du raisonnement humain par des ordinateurs.
(....) Les envahisseurs numériques ont bouleversé nos vies. Les possibilités que procure l’intelligence artificielle ont évolué à un rythme vertigineux. Au tournant du millénaire est apparue, grâce à la puissance croissante de la mémoire des ordinateurs et l’élaboration d’algorithmes d’apprentissage automatique, une explosion de ses possibilités. La fin 2022 est marquée par l’arrivée enfant phare de l’Américain ChatGPT, suivi en 2023 de celle du Français Mistral IA, puis, début 2025, de celle du Chinois Deepseek. Ces robots conversationnels, les meilleurs équipements et les meilleurs généraux qui puisent à partir d’un ensemble de données gigantesques, d’articles, de page web, écrivent des textes et des lettres, rédige des synthèses, recherche des références, mais il faut s’en méfier, car ce sont de beaux phraseurs qui monte sans le savoir.
(…) Dans son livre Nexus, Yuval Noah Harari définit l’IA comme la première technologie qui est, “non pas un outil mais un agent” dans la mesure où elle est capable de prendre des décisions par elle-même. À la différence d’un ordinateur qui ne fait exécuter les demandes d’un être humain, l’IA “ crée, invente de nouvelles idées merci beaucoup, apprend par elle-même. C’est donc une faculté d’autonomie et de prise d’initiative qui la distingue de toutes les technologies du passé.” La force physique est depuis plus de deux siècles remplacée par celle des machines ; ainsi la mécanisation, l’automatisation, la robotisation et la cobotisation (robots collaboratifs) se sont succédé pour accomplir plus efficacement les tâches pénibles, mais jusqu’ici, nous avions gardé notre pouvoir de décision sur la machine. Aujourd’hui, la puissance mentale est remplacée par l’IA, qui non seulement accumule les données, les ordonne, les gère mais propose aussi des systèmes de pensée, pour trouver des solutions aux questions qui lui sont posées. L’IA devient un agent autonome. Il ne s’agit pas de l’éviter, puisqu’elle fait désormais partie de notre quotidien, alors comment l’utiliser au mieux ?
(…) L’intelligence artificielle, utilisée pour explorer en un temps record des espaces complexes, traiter de grande qualité de données, suggérer des pistes de recherche inédites à partir de celles-ci, établir une bibliographie, effectuer la veille scientifique, concevoir de nouvelles molécules, des matériaux ou des médicaments inédits, développer de nouveaux logiciels, devient un outil extrêmement puissant pour le chercheur qui, autrefois, devait se contenter d’un papier et d’un crayon pour avancer dans son travail. Cependant, la stratégie et la compréhension restent des qualités humaines.
(....) La créativité reste humaine : l’IA n’est qu’un pinceau numérique. Ce n’est pas la conception que l’on délègue, car celle-ci demande toujours du temps, de l’émotion et de l’intention, mais l’exécution. Un peu comme autrefois, dans les ateliers d’artistes, ou le mettre confié à ses élèves la réalisation d’une œuvre à partir de ses croquis, avant d’y apporter la touche finale. Dialoguer avec l’IA, c’est comme parler à un assistant qui nous aide à faire émerger ce que nous avons en tête. En revanche, si l’on demande à l’IA un mouton sans y réfléchir, elle livrera aussitôt un animal générique, sans âme ni surprise.
(...) Ce n’est pas l’intelligence artificielle qu’il faut craindre (...) mais l’homme qui, dans son désir de se dépasser, se laisserait par paresse mêlée d’orgueil submerger par la machine, au pire encore, s’enfoncerait dans le sordide du dark web.
L’alerte de Victor Hugo dans Claude Gueux, “quand la france sera lire, ne laissez pas sans direction cette intelligence que vous aurez développée. Ce serait un autre désordre. L’ignorance vaut encore mieux que la mauvaise science” est plus que jamais d’actualité. Il suffit de la transposer à l’intelligence artificielle. »
Physicienne de renommée internationale, Catherine Brechignac est membre de l’Académie des sciences et de l’Académie des technologies, après avoir été directrice puis présidente du CNRS.
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