Depuis la démocratisation de la cuisine équipée dans les foyers français, sociologues de l’habitat, observateurs et acteurs de la filière répètent à l’unisson que cette pièce est devenue le cœur du foyer, voire son centre névralgique, en raison de son usage plurifonctionnel. À raison. Toutefois, son importance remonte bien plus loin et elle ne se limite pas à cela pour infuser dans les divers domaines culturels. Il est ainsi question ici de Darty au chant, de musique d’ameublement et de chansons plus ou moins célèbres… célébrant la cuisine… dont la plus célèbre.
D’étonnantes informations sur la cuisine peuvent se trouver là où on ne s’y attend pas. Par exemple, dans l’excellente biographie que Christian Wasselin a consacrée à Erik Satie, Musicien fantasque et surtout connu pour être le génial compositeur des fameuses Gymnopédies et Gnossiennes inspirant la méditation l’introspection et la paix de l’âme (éditions Folio, 2025).
On y apprend ainsi que l’artiste a écrit les chansons « La Diva de l’empire » et « Je te veux », toutes deux pour Paulette Darty, surnommée « la reine de la valse lente ». De son vrai nom pour l’état civil, Pauline Joséphine Combes, est en effet une chanteuse et une actrice française née le 2 janvier 1871 à Paris, où elle est décédée le 9 décembre 1939.
On peut aussi lire un peu plus loin : « Satie semble avoir mis un frein à sa carrière de compositeur, s’il est possible de parler de carrière à son propos. Au lieu de prétendre accomplir son œuvre, il s’applique à mettre au point, méticuleusement, un concept qui fera couler beaucoup d’encre : celui de musique dite « d’ameublement ». Le 8 mars 1920, à la galerie Barbazanges (…), rue du Faubourg Saint-Honoré, Pierre Bertin présente ce nouveau type de musique qui sera la cause de bien des malentendus et pour Satie un motif de célébrité ambiguë.
Satie s’explique sur ce terme dans une lettre adressée à Cocteau :
“La Musique d’Ameublement est foncièrement industrielle. L’habitude, l’usage, est de faire de la musique dans des occasions où la musique n’a rien à faire. Là, on joue des valses, des fantaisies d’opéra, et autres choses semblables, écrites pour un autre objet. Nous, nous voulons établir une musique faite pour satisfaire les besoins utiles. L’art n’entre pas dans ces besoins. La Musique d’Ameublement crée de la vibration ; elle n’a pas d’autre but ; Elle remplit le même rôle que la lumière, la chaleur et le confort sous toutes ses formes.”
Suit une série de slogans à la manière publicitaire : « Exigez la Musique d’Ameublement ». « Pas de réunion, d’assemblée, etc. sans Musique d’Ameublement. » (…). La musique aussi importante que l’architecture, la décoration d’intérieur, les poignées de porte, les meubles et les rideaux : encore un peu, Satie serait un précurseur du Bauhaus ! »
Du Bauhaus à la fameuse cuisine de Francfort, précurseure quant à elle de la cuisine équipée moderne dont elle a posé les fondamentaux d’ergonomie et de fonctionnalité, il n’y a qu’un pas, ou plus exactement quelques accords de musique, réalisés par Robert Rotifer. Dans son album Coach Number 12 of 1, publié en 2008, ce chanteur autrichien a rendu hommage à Margerete Schütte-Lihotzky (1897-2000), conceptrice de ladite cuisine en 1926 pour le projet d'habitat social Römerstadt à Francfort-sur-le-Main. On peut écouter la chanson au rythme enlevé en cliquant sur le visuel ci-dessous (le clip sur Youtube a été visionné plus de 38 000 fois).
D’autres artistes ont aussi accordé une place à la cuisine, que ce soit :
- dans le livret de leur album Chains of Foods (en 2008 également) pour l’excellent groupe norvégien de rock progressif Antidepressive Delivery

- pour le titre d’une chanson avec « My Kitchen Man » de la grande pionnière du blues Bessie Smith en 1929, ou avec « Soul Kitchen » sur le premier et culte album des Doors en 1967, ou encore avec « Kitchen Man » de Catherine Russell dans son album Sentimental Streak de 2008
- pour le titre d’un album avec In the Kitchen de l’artiste américain d’électro Paul Johnson en 1992, ou les compilations allemandes d’électro Funky Kitchen en 2007
- voire pour leur nom de formation avec les Suédois de Freak Kitchen jouant du metal progressif, ou les Français de Kitchenmen proposant du rock garage

- mais aussi, pour un label avec l’anglais Neptune's Kitchen, ou avec Sound Kitchen, studio d’enregistrement situé à Franklin, dans le Tennessee, qui a ouvert ses portes en 1993, puis a connu une importante expansion à la fin des années 1990 pour devenir le plus grand complexe d'enregistrement du sud-est des États-Unis.
- on compte aussi de véritables noms de personne tels que le violoniste britannique John Kitchen ou son compatriote ingénieur du son Andrew Kitchen.
En réalité, on pourrait citer un nombre impressionnant d’autres exemples, le site de référence discogs.com, comptabilisant plus de 44000 références où citations du mot « kitchen » (à voir en cliquant ici) et 2382 du mot « cuisine » dans l’ensemble de l’industrie musicale mondiale.
Jérôme Alberola
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