On connaît, bien sûr, celles auxquelles sont confrontés régulièrement les cuisinistes et qui sont engagées par des prospects ou des clients estimant qu’elles sont consubstantielles d’un achat réussi, interprétant les reportages en caméra cachée de certains médias censées réprouver de telles pratiques. Mais, en dépit du montant des réductions demandées et parfois accordées, ces négociations n’ont jamais changé le monde, contrairement à d’autres, anciennes et alors motivées par la haute qualité de la cuisine française, comme l’explique Michel Craplet, dans le livre Le pouvoir et l’ivresse, qui vient de paraître aux éditions Odile Jacob. Extraits choisis.
« Quelques grands repas historiques ont donné lieu à des récits et à une iconographie importante, comme lors de la rencontre entre François 1er et Henri VIII au camp du Drap d’or. La représentation la plus intéressante et un tableau anonyme du XVIe siècle, appartenant à la Couronne
d’Angleterre, dont une copie du XIXe siècle est visible en France. Au premier plan, sur la moitié droite du tableau, on voit distinctement la fontaine de vin destinée aux habitants des lieux. De nombreux comportements y sont représentés avec des hommes, des femmes et des enfants : ils boivent, calmement où en se battant, un buveur est effondré sur le sol, plusieurs femmes tentent de ramener leurs hommes à la maison, qui résistent autant qu’ils peuvent. Les ivresses des puissants sont quant à elles cachées dans les tentes royales.
Ces réunions étaient souvent une compétition de luxe et d’abondance évoquant le potlatch où chaque parti doit surpasser l’autre en générosité. Tous les souverains de France ont utilisé les mets et les boissons d’un pays riche en ressources et en histoires construites autour de la gastronomie, souvent racontées, certaines devenant légendaires en s’amplifiant à chaque nouveau récit. Le rôle de Talleyrand à ces tables diplomatiques est bien connu, lui qui avait affirmé à Napoléon : “ j’ai plus besoin de casserole que d’instructions écrites.” Avec le pâtissier Carême, il savait négocier les traités et les bouteilles ouvertes scellaient les paroles… comme pour illustrer l’expression “ ça débouche sur un accord.”
(...) Ces tables diplomatiques sont étudiées aujourd’hui par des spécialistes américains de la diplomatie, parfois sans allusion à notre référence incontournable, Talleyrand. Ils ont forgé les mots de culinary-gastro, ou kitchen diplomacy ou encore food diplomacy qu’ils divisent en manifestations publiques et privées. Les premières, ostentatoires, appartiennent à la diplomatie culturelle et participent du soft power d’une nation. Les réceptions privées sont plus propices aux accords discrets dont les échos parviennent étouffés à ceux qui sont en bout de table et surtout à ceux qui ne sont pas invités et qui doivent reconstituer ces parcelles de vérité historiques entre les lignes d’un article prudent de journal ou plus clairement dans un supplément d’été. »
Michel Craplet, Le pouvoir et l’ivresse (éditions Odile Jacob, 2026)
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